La transformation digitale s’est-elle accélérée sous l’effet du coronavirus ? L’assertion pourrait faire rire. Et pourtant. Au-delà des impacts négatifs immédiats sur l’économie, si on se force à prendre un peu de recul, la crise actuelle, entre autres choses, a eu pour effet de faire décoller le télétravail de manière systématique et brutale. Ces nouvelles habitudes auront sans doute des impacts durables sur la manière dont nous organisons nos entreprises. De là à dire que la transformation digitale s’est enfin opérée à marche forcée sous la menace d’un virus, il n’y a qu’un pas que nombre d’observateurs n’hésitent pas à franchir. Ont-ils raison ? Nouvel épisode de notre série sur l’environnement du futur.

La marche forcée de la transformation digitale sous l’effet du coronavirus

Quand j’ai demandé à Michael Tartar et David Fayon de me citer un véritable exemple de transformation digitale réussie, l’été dernier au moment de leur visite de promotion de la V2 de leur ouvrage stratégique chez Pearson, j’ai fait chou-blanc.

Qui est responsable de la transformation digitale de votre entreprise ? Le coronavirus bien entendu (livré tel-quel et avec les fautes d’orthographe et en globish dans le texte)

Des exemples de digitalisation et d’utilisation intelligente de l’informatique, m’ont-ils raconté en substance, nous en trouvons beaucoup, mais des organisations établies qui se sont transformées intégralement sous l’effet majeur de la poussée technologique … (Je mets ici les sacrosaints GAFAM, les pure players et même les éditeurs de logiciels volontairement de côté).


Ce dossier sur l’informatique, l’innovation et l’environnement du travail est réalisé avec Visionary Marketing  Voir ici le sommaire du dossier.


Mais il semblerait bien que la situation ait changé du tout au tout en trois semaines à peine. Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est un méchant virus qui a mis un coup de pouce à cette transformation managériale, stratégique et technologique qui traînait depuis si longtemps.

Visionary Marketing mène l’enquête dans ce nouveau billet de la série sur l’environnement de travail. Et celle-ci commence par un peu d’humour.

Quand le coronavirus fait passer la transformation digitale au cran supérieur

La semaine dernière, j’ai vu passer bon nombre de partages de photos et de vidéos, dont certaines hilarantes, qui se moquaient pas mal de la situation actuelle. Après tout, c’est bien connu, pour vivre heureux, il faut savoir se moquer des choses les plus graves.

Mais entre les lignes du sketch vidéo d’Arnaud Demanche (baptisé « prince de l’humour noir » par Voici), apparemment anodines, une petite musique commençait à se faire entendre : la fameuse transformation digitale, dont nous parlons depuis longtemps sur Visionary Marketing, serait enfin en marche au pays de Descartes. Je cite les phrases qui font mouche :

« Ça fait 3 ans que tous les Patrick* de France galèrent à installer Skype pour faire du télétravail, mais dès que l’apéro est en jeu, Patrick devient Steve Jobs ! »

Certes, ce n’est pas du Nietzsche, mais il y a du vrai là-dedans. Et même que Patrick a développé des compétences dignes des meilleurs analystes de Forrester car il est capable de nous recommander, suite à un long et approfondi benchmark, d’utiliser Zoom plutôt que Skype (même si les apéros en question, sont toujours appelés « apéros Skype » par Patrick et ses ami·e·s). Et s’il ont encore des progrès à faire en matière de cybersécurité, on ne peut que constater le progrès spectaculaire de nos Patrick.

*  D’avance, je présente mes excuses à tous les Patrick que je connais et qui ne méritent pas ces moqueries, l’expression est de M. Demanche

Au-delà de la plaisanterie, c’est le plongeon dans le grand bain qui a fait la différence.

Les VC sur le sentier de la guerre contre le virus

Mais quelle est la preuve vivante de cette transformation digitale par temps de coronavirus ?

Pour ceux qui n’en croiraient pas leurs yeux ni leurs oreilles, je suis tombé sur une annonce d’Avolta Partners, le fonds d’investissement co-fondé par Patrick Robin**, Philippe Rodriguez et quelques autres, qui corrobore cette impression.

** La coïncidence est fortuite. Patrick est un de nos plus anciens et talentueux experts du Net et c’est même grâce à lui et son kit Imaginet qu’en 1995 j’ai pu me connecter la première fois.

Pourquoi cette révolution soudaine. Et si elle était en fait l’aboutissement d’un long processus ?

Voici tout d’abord l’extrait de ce courrier reçu samedi matin, et que j’ai eu la gentillesse de vous traduire en bon français :

Tendances technologiques françaises contre Covid-19***

Numérique : quels sont les secteurs qui devraient bénéficier de la fin de la crise ?

« La transformation numérique des entreprises et du secteur public pourrait enfin s’accélérer. Certains d’entre nous pensent que cette crise devrait enfin encourager et accélérer la transformation numérique des entreprises françaises– non seulement celle du CAC 40 et de nos ETI mais de nos PME – et, espérons-le, encourager aussi la numérisation de l’administration ? Les entreprises numériques, les start-ups, pourraient en effet bénéficier de l’après-Covid-19 et sortir renforcées de cette épreuve, grâce notamment à une demande très soutenue ».

*** Ce titre est celui d’Avolta Partners

Où va le monde, il nous faut un macroscope pour le savoir

transformation digitale coronavirus

Le génial Macroscope de Joël de Rosnay – 1975

Honnêtement, personne ne sait où va le monde, mais on ne peut nier que si l’argent va quelque part, c’est qu’il doit y avoir encore plus d’argent à se faire.

Plus sérieusement, cette question de la latence de l’innovation et de sa lente percolation au travers de la société m’a fait penser à un vieux livre que j’ai retrouvé sans problème sur mon étagère, tant je le chéris.

Il ne s’agit pourtant que d’un vulgaire livre de poche acheté dans les années 80, mais ce livre est encore bien plus vieux, il date de 1975 !

Et voici mon schéma fétiche, il est d’Anne Boisselier-Puybareaud sur une idée de l’auteur.

transformation digitale et cororavirus

Le schéma tiré de la page 201 du macroscope de Joël de Rosnay (1975) – ce schéma m’avait inspiré une planche du marketing finalitaire (1995), le document fondateur (Visionary Marketing en anglais) qui a donné naissance à ce site.

Retour aux sources : le macroscope de Joël de Rosnay

Dire que ce livre est extraordinaire serait un euphémisme. Aussi impressionnant dans le fond que dans la forme, il décrit le monde que nos Patrick viennent seulement de découvrir aujourd’hui et qui était en gestation depuis près d’un demi-siècle.

Voici ce que de Rosnay écrivait alors en évoquant « l’information et la société interactive » dans un chapitre ainsi intitulé.

La société en temps réel et de l’information horizontale

Extrait du “macroscope” de Joël de Rosnay, pp. 201-202 (1975)

« La lenteur de sa mise en place peut être expliquée par le « prix » très élevé qu’il faut payer en informations (sous forme de l’éducation nécessaire à tous les niveaux) pour que chaque individu puisse participer efficacement à l’organisation et au développement de la société. Toute création d’organisation nouvelle (qui est, je le rappelle, équivalente à une forme d’énergie potentielle appelée néguentropie) doit être en effet contrebalancée par une très importante dépense en informations.

A ces deux systèmes d’informations descendantes ou montantes se superpose tout le réseau des communications horizontales, de personne à personne, ou de personne à machine. Par l’intermédiaire du téléphone ou du courrier tout d’abord, puis par l’intermédiaire des systèmes interactifs électroniques qui se mettent en place peu à peu. C’est l’intégration de ces trois systèmes de communication qui constitue l’ébauche de l’infrastructure de la société en temps réel »**.

** Les circuits de l’information montante et descendante n’existent qu’en raison de la centralisation des pouvoirs. Dans une société interactive et participative décentralisée, la richesse des interactions en temps réel se fonde sur la diversité des échanges entre les individus. La décentralisation du pouvoir passe obligatoirement par l’accroissement de la responsabilité individuelle et le pluralisme.”

Voilà qui est dit. Un lent processus de prise de conscience, avec un besoin de formation aigu.

Mais ceci ne se réalise pas vraiment dans les salles de classe. Le travail collaboratif et « la société interactive » décrite par de Rosnay ne sont pas que des outils ni des recettes à apprendre par cœur (cela est d’ailleurs impossible tant ces outils changent vite), mais bien une question de vision du monde, d’apprentissage de l’horizontalité.

Un exercice pas si facile que cela, car il exige au préalable la maîtrise de l’autonomie (et du côté du management, celui de la confiance, comme le souligne à juste titre l’auteur).

Incapables de nous voir, nous avons encore plus besoin de nous parler

Ce qui paraît si difficile d’ordinaire, devient désormais obligatoire. Envoyer un mail à son collègue d’en face est un exercice malheureux et inutile auquel se livrent beaucoup trop de cadres et d’employés.

Alors que je venais de créer mon entreprise, et que je croyais être enfin libéré des affres de cet outil malheureux et fossoyeur de la communication, combien de fois ai-je été sidéré de constater que dans mes propres équipes on n’hésitait pas à envoyer un message électronique à la personne qui était à peine à 10 mètres de son bureau.

Et avec quelle efficacité, je vous le demande. Si je m’en apercevais, c’est qu’au bout d’un moment, étonné de n’avoir de réponse à mes questions, je découvrais qu’on avait utilisé cet outil néfaste au lieu de se parler.

Ce type de comportements, dont j’ai fini par constater la présence, jusque dans les sociétés les plus petites, est en fait significatif de la société dans son ensemble et de sa déshumanisation, non du fait des outils électroniques eux-mêmes comme cela est souvent hâtivement avancé, mais car les personnes ont peur de se confronter, même pour des sujets à l’apparence anodine.

Mais le coronavirus nous a changé cela. Parler et échanger redevient désirable. Alléluia !

Isolés les uns des autres et privés de contacts sociaux dans l’environnement de travail, c’est l’inverse qui se passe, nous devenons tous intensément demandeurs de ces moments de convivialité retrouvée, même si elle est distante, au travers des outils de téléconférence et de connexion virtuelle.

Pas seulement pour l’apéro, mais aussi pour le travail de tous les jours.

Parallèlement, c’est le contact avec nos données, nos systèmes d’information et surtout les personnes qui les gèrent, qui devient crucial, et non plus l’endroit où on se trouve.

Cette société horizontale et interactive aura pris 30 ans à construire, et il aura fallu 20 ans au grand public des entreprises pour la maîtriser. 3 semaines à peine de formation accélérée auront été nécessaires pour la rendre accessible à tous****.

Joel de Rosnay peut être content, « les systèmes interactifs électroniques » sont bien en place, même s’ils ont changé de nom. Mais au-delà de ces outils, somme toute banals et anciens (j’ai personnellement introduit la Webconférence avec Webex chez Orange Business Services en 2001), c’est la compréhension de la société interactive qui se fait jour, avec un énorme espoir d’évolution des organisations pour les années à venir.

Comme quoi, à toute chose malheur est bon.

Affaire à suivre.

**** précisons néanmoins que nous ne parlons ici que d’une minorité de cols blancs évaluée à 40%. Un ouvrage à paraître chez Kawa dans les semaines qui viennent, « le confinement expliqué à mon boss » donne plus de précisions à ce sujet avec un chapitre dédié aux délaissés du télétravail et qui a été rédigé par votre serviteur.

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